Côté Mode

Extraits de l’autobiographie de Frank Horvat

PREMIÈRES PHOTOS DE MODE DE RUE

“ Parmi ceux qui remarquèrent ma série dans Camera, il y avait William Klein, Il me téléphona pour avoir des renseignements sur le Novoflex, et s’en servit effectivement, par la suite, pour des photos de mode publiées par Vogue. Et par une sorte d’échange de bons procédés, il me fit rencontrer le directeur artistique du Jardin des Modes, Jacques Moutin. Il était (…) désireux de se montrer digne de son défunt patron, en renouvelant le journal et en redorant un blason terni par la grisaille de l’occupation et de l’après-guerre.

Ma première séance eut lieu dans les serres d’Auteuil. Le décor était romantique à souhait et la lumière ambiante suffisait largement. Pour faciliter la tâche au débutant que j’étais, (…) la rédactrice avait choisi des costumes en jersey, qui n’avaient pas besoin d’être épinglés ou bourrés de papier-soie. Je n’avais pas d’assistants, comme les photographes de mode en ont généralement, et ne savais même pas à quoi ils m’auraient servi. Suivant ma timide suggestion, la fille se contenta de la moins volumineuse de ses perruques et ne se farda pas trop lourdement. Mais elle ne put s’empêcher d’appuyer langoureusement sa joue à une feuille de bananier, comme à l’épaule d’un amant longuement attendu, et son expression d’extase dut me plaire, car ce fut cette image que je fis tirer. Jacques Moutin s’écria « génial! » et fit le tour des bureaux(…) pour permettre à tous de les admirer.”

1960, Sauxillanges

Photo : 1960, Sauxillanges, Auvergne, France, for Elle, Marla Scorafia and school children

Ce qui surtout faisait en sorte que certains instants me semblaient « décisifs », était que pour transformer le « mannequin » en « vraie femme », il ne suffisait pas de la dépouiller de ses couches d’artifices: il fallait encore le petit miracle d’un geste, d’une mèche de cheveux, d’un angle de prise de vue, d’un rayon de lumière, qui soudainement la rendait crédible, et par là séduisante. Certains de mes commanditaires m’y encourageaient, comme Hélène Lazareff, fondatrice et directrice de Elle, quand elle m’envoya photographier la mode dans un village d’Auvergne – une première comparable, dans le microcosme de la presse féminine, aux premiers pas de l’homme sur la lune.

Extraits de l’autobiographie de Frank Horvat

LA MODE COMME FICTION

Mes expérimentations dans la photo de mode ne s’arrêtèrent pas là. Jacques Moutin aimait les mises en scène étonnantes, entraînant des frais (…) dont lui-même se souciait peu. Je me souviens d’une parodie des aventures d’Arsène Lupin, de la reconstitution en studio d’une boutique d’horlogerie, d’un lion de cirque que nous fîmes livrer chez Cartier, place Vendôme. Le rôle de metteur en scène m’amusait, la maniabilité du 24×36 me permettait d’ajouter aux fictions une touche de vraisemblance. J’appris à diriger des assistants et à faire placer des éclairages comme pour des prises de vue de cinéma. Cependant ma spécialité restait la « photo de mode dans la rue » – qui n’était pas nécessairement dans la rue, mais qui se proposait de montrer les femmes telles que l’on pouvait les imaginer dans un décor quotidien Pour la presse féminine, cela allait dans le sens d’une conversion au prêt-à-porter, dont elle attendait ses futurs revenus publicitaires. 

1962 Roma

Photo : 1962, Roma, Italy, for HB, italian high fashion with Deborah Dixon and Federico Fellini

Mon apogée furent les collections de Haute Couture à Rome. Ces photos restent parmi mes plus connues. (…) J’avais obtenu de travailler avec Deborah Dixon, une des modèles préférées d’Avedon et à mes yeux la plus attrayante du moment. Mais pour Nancy White, la rédactrice en chef, « l’élégance » exigeait des chapeaux surdimensionnés et une couche épaisse de rouge à lèvre. Aux yeux de qui regarde aujourd’hui ces photos, Deborah doit faire penser à tout sauf à une « vraie femme » – mais ce fut peut-être mon obsession donquichottesque de la voir telle, et la rareté des moments où j’y parvenais, qui font l’intérêt de ces images. Nancy White en fut assez satisfaite pour me confier, la même année 1962, les collections de haute couture à Paris.

Extraits de l’autobiographie de Frank Horvat

LA MODE SELON LES MAGAZINES INTERNATIONAUX

Les rédactrices en chef et les directeurs artistiques ont l’habitude d’éplucher les magazines concurrents à la recherche d’idées nouvelles et de nouveaux talents. Ils ne tardèrent pas à me repérer, et j’eus ainsi l’opportunité de travailler pour Elle à Paris, pour Vogue à Londres et pour Glamour et Harper’s Bazaar à New York.
Ce qu’ils attendaient de moi était bien de la « mode dans la rue », mais je me rendis vite compte qu’il ne s’agissait pas seulement d’appliquer une formule et que chaque magazine avait son langage.

British Vogue, bien sûr, était carrément outre-Manche: le directeur artistique admirait les photos que j’avais faites à Paris, mais ne les aurait jamais publiées. Harper’s Bazaar, au contraire, était l’Olympe de la photographie de mode (…) où régnait encore Richard Avedon, que je vénérais alors sans réserves. Mais eux aussi avaient besoin de se démocratiser (…)
Je trouvais moi-même que la plupart des photos de mode – en dehors de celles d’Avedon et de quelques autres – n’avaient rien de miraculeux. Les photographes s’efforçaient de montrer les détails des robes, les modèles assumaient des poses plus ou moins altières ou langoureuses, les uns et les autres étaient obsédés par une convention qu’ils appelaient le chic. (…) Les robes m’intéressaient si peu, que je ne voyais d’autre manière de leur ajouter un petit intérêt, que de les entourer d’anecdotes qui n’avaient rien à voir avec la mode et que je saisissais sur le vif.
Dans la suite, je trouvai d’autres moyens par lesquels mes photos pouvaient acquérir ce caractère d’instants décisifs, qui continuait à me sembler essentiel. Lors de ma première série pour British Vogue, on me fit comprendre que les caprices de la météorologie britannique rendaient les prises de vue à l’extérieur trop aléatoires. Je me résignai à photographier en studio, mais je demandai des figurants et des accessoires, espérant qu’ils produiraient des interactions inattendues, un peu de la même manière que les événements de la rue.

 

Photo Vogue London

Photo Vogue : 1959, London, for BR Vogue, with horses

Vogue ne manquait pas de moyens, mais ses studios n’avaient jamais accueilli un tel assemblage d’objets de brocante, d’instruments de musique, de nourrissons, de percherons blancs et de faux colonels en retraite. Je justifiai ces frais en faisant valoir que des journées perdues par cause de pluie auraient coûté encore plus cher. 

Livre Référence

“Please don’t smile” – Hatje Cantz – 
disponible à la librairie Millepages à Vincennes

 

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