par | 2 Déc 2019

VIF :Bonjour Mélanie, vous êtes lauréate du VIF 2019 avec la série “La conquête” dont le décor est la piste de l’Oregon aux État-Unis qui vous a été inspirée par la lecture des lettres de Calamity Jane à sa fille. Entre la projection, la réalité et la résultante du projet, comment s’est-il passé ?
MÉLANIE DESRIAUX : Question complexe ! Généralement, tous mes projets commencent par une lecture qui va impulser un projet photographique. J’étais dans un période ou je pensais beaucoup à ma mère décédée, je changeais de vie… J’étais tombée un peu par hasard sur les lettres de Calamity Jane à sa fille.Et puis, on mavait souvent comparé à une espèce de cow-boy qui a la réplique un peu facile. J’étais dans une phase de ma vie où j’étais un peu en colère. Ces lettres m’ont bouleversée car j’avais le sentiment qu’elles avaient été écrites pour moi. Ces lettres racontent que cette femme était partie sur la route, avait rencontré des hommes dont elle était très amoureuse mais en avait eu de grosses déceptions. Elle a eu sa fille qu’elle a dû abandonner du fait de sa vie. Elle s’est prostituée, elle buvait. Elle avait une vie très décousue. Elle s’est déguisée en homme pour pouvoir faire cette conquête de l’Ouest. Donc c’était une femme qui était sur le côté de la route, qui ne suivait pas le droit chemin des femmes de l’époque. C’est un ensemble de choses qui m’a fait penser à la relation que j’avais avec ma mère. Du coup, je me suis complètement projetée dans cette histoire. Plus tard, j’ai découvert qu’en fait, ces lettres n’étaient qu’une fiction ! Elles ont été écrites par une femme qui s’est fait passer pour la fille de Calamity Jane ! Mais en fait, ça a complètement nourri le projet car ma recherche porte beaucoup sur le moment où l’image bascule du document à la fiction. Du coup, ces lettres qui avaient été rapportées par cette fille qui se prétendait être la fille de Calamity Jane avaient été inventées par elle. Je trouvais ça assez incroyable d’autant qu’après la mort de ma mère, je lui écrivais. Quand j’ai découvert que les lettres étaient fausses, je n’ai pas été déçue, Je me suis dit que c’était génial, que cette femme s’était construit avec ces lettres, que cela lui avait fait du bien et qu’on avait un document qui basculait dans la fiction. Quand je suis partie sur le terrain, l’idée n’était pas de retranscrire ce que j’avais lu. En l’occurrence, j’avais un itinéraire, la route de l’Oregon, celle des chercheurs d’or. J’ai fait ce parcours, je me suis inspiré des gens que je voyais, des paysages pour réécrire visuellement, à ma façon, cette histoire. J’avais envie de rencontrer des cow-boys, des motels, des vieux décors qui pouvaient être les ruines, les restes de cette histoire.

VIF : Bonjour Mélanie, vous êtes lauréate du VIF 2019 avec la série “La conquête” dont le décor est la piste de l’Oregon aux État-Unis qui vous a été inspirée par la lecture des lettres de Calamity Jane à sa fille. Entre la projection, la réalité et la résultante du projet, comment s’est-il passé?
MÉLANIE DESRIAUX : Question complexe ! Généralement, tous mes projets commencent par une lecture qui va impulser un projet photographique. J’étais dans un période où je pensais beaucoup à ma mère décédée, je changeais de vie… J’étais tombée un peu par hasard sur les lettres de Calamity Jane à sa fille. Et puis, on m’avait souvent comparée à une espèce de cow-boy qui a la réplique un peu facile. J’étais dans une phase de ma vie où j’étais un peu en colère. Ces lettres m’ont bouleversée car j’avais le sentiment qu’elles avaient été écrites pour moi. Ces lettres racontent que cette femme était partie sur la route, avait rencontré des hommes dont elle était très amoureuse mais en avait eu de grosses déceptions. Elle a eu sa fille qu’elle a dû abandonner du fait de sa vie. Elle s’est prostituée, elle buvait. Elle avait une vie très décousue. Elle s’est déguisée en homme pour pouvoir faire cette conquête de l’Ouest. Donc c’était une femme qui était sur le côté de la route, qui ne suivait pas le droit chemin des femmes de l’époque.

C’est un ensemble de choses qui m’a fait penser à la relation que j’avais avec ma mère. Du coup, je me suis complètement projetée dans cette histoire. Plus tard, j’ai découvert qu’en fait, ces lettres n’étaient qu’une fiction ! Elles ont été écrites par une femmes qui s’est faite passer pour la fille de Calamity Jane ! Mais en fait, ça a complètement nourri le projet car ma recherche porte beaucoup sur le moment où l’image bascule du document à la fiction. Du coup, ces lettres qui avaient été rapportées par cette fille qui se prétendait être la fille de Calamity Jane avaient été inventées par elle. Je trouvais ça assez incroyable d’autant qu’après la mort de ma mère, je lui écrivais. Quand j’ai découvert que les lettres étaient fausses, je n’ai pas été déçue, Je me suis dit que c’était génial, que cette femme s’était construite avec ces lettres, que cela lui avait fait du bien et qu’on avait un document qui basculait dans la fiction. Quand je suis partie sur le terrain, l’idée n’était pas de retranscrire ce que j’avais lu. En l’occurrence, j’avais un itinéraire, la route de l’Oregon, celle des chercheurs d’or. J’ai fait ce parcours, je me suis inspirée des gens que je voyais, des paysages pour réécrire visuellement, à ma façon, cette histoire. J’avais envie de rencontrer des cow-boys, des motels, des vieux décors qui pouvaient être les ruines, les restes de cette histoire

VIF : Et avez-vous trouvé ce que vous cherchiez ?
MÉLANIE D. : Oui et non. Il y a eu un moment très fort à Cody : j’ai participé à un show de rodéo où j’ai photographié cette cow-girl. Il y avait une lumière magnifique de tombée de nuit. Je m’étais faite passer pour une journaliste française pour aller autour de la piste, pour ne pas être dans les gradins et j’ai pu ainsi photographier de près ces hommes et femmes qui ont une vie de cow-boys. Là, je me suis vraiment sentie dans l’histoire.

VIF : L’immobilité est très présente dans vos photos : pas de mouvement d’eau, pas de vent dans les paysages et les personnes sont toujours très posés et contre les murs. Était-ce le reflet de ce que vous voyiez ou était-ce un choix délibéré de votre part ?
MÉLANIE D. : C’est ma manière de photographier les gens, c’est à dire que je ne me considère pas comme faisant de la street photographie ni comme une photographe qui fait de la mise en scène car je ne demande jamais aux gens de poser. C’est avant tout pour moi une rencontre. Quelqu’un m’évoque quelque chose par son visage, par son expression. Je vais alors me présenter, lui dire qui je suis, ce que je fais là et alors s’opère la rencontre qui est très importante pour moi. Soit je ne le sens pas et on reprend chacun sa route, soit je sens la personne est intriguée et je lui demande alors si elle souhaite faire partie de cette histoire que j’ai envie de raconter.  Et il est vrai que c’est rarement devant un paysage mais souvent devant un pan de mur. Mais c’est vraiment très hasardeux, ce n’est pas volontaire de ma part. Parfois, lorsqu’il y a des éléments qui datent les paysages derrière la personne, je la décale car cela me permet de créer une image intemporelle, ce que j’aime beaucoup. Ensuite, je dis toujours à mes personnages une phrase qui fait qu’ils regardent toujours dans l’objectif. Je ne peux pas vous dire laquelle mais c’est toujours la même et c’est peut être pour ça qu’on retrouve une similarité dans les images. C’est une phrase qui me permet d’éviter qu’ils adoptent une attitude empruntée. J’ai envie qu’ils soient le plus eux-mêmes possibles en fait.

« Les passagers du Mississippi » (c) Mélanie Desriaux

VIF : Juste après le VIF, vous êtes retournée cet été aux Etat-Unis mais cette fois au Mississippi et votre série s’appelle d’ailleurs “Les passagers du Mississipi”. Pourquoi cet endroit ?
MELANIE D. : J’avais  très envie de repartir aux Etats-Unis et cette fois-ci, c’est l’histoire de Mark Twain, “Les Aventures de Tom Sawyer” qui s’est imposée à moi. Et il se trouve que Tom Sawyer, c’est Mark Twain, c’est une histoire autobiographique. C’est un prétexte pour raconter l’histoire de ce Mississippi à cette époque là. FInalement, Tom Sawyer est un des des personnages les moins fouillés, l’histoire est un prétexte pour rencontrer des gens plus intéressants. Même si Tom Sawyer incarne, et je m’en suis rendue compte en parlant  avec américains sur place, l’Amérique de par la liberté et le puritanisme qu’il symbolise.

,aiVIF : Avez-vous trouvé ce qui vous avait plu dans l’univers de Mark Twain ou avez-vous trouvé d’autres choses ?
MÉLANIE D. : Ce projet a été beaucoup plus dur parce que du centre jusqu’au centre sud des États-Unis, on est dans l’Amérique profonde, donc une Amérique très rustre, très pauvre, avec beaucoup de racisme donc un contact moins évident avec les américains, bien que j’ai essuyé très peu de refus. Ou quand j’ai essuyé un refus, cela s’est passé très cordialement. C’étaient des personnes qui se trouvaient pas assez bien habillées, peu présentables. C’était une affaire de dignité humaine, pas du tout une incompréhension du projet.
Ce qui était plus dur aussi, c’était le climat. Il est très difficile de photographier entre 10h et 18h car la lumière est beaucoup trop forte, en tous cas, elle ne correspond pas aux couleurs que j’aime. Il faisait trop chaud, entre 40 et 45 degrés en ressenti. Donc j’ai dû travailler en décalé. Et puis j’ai l’habitude de dormir dans ma voiture… Avec un climat pareil, j’ai eu très chaud, dès que j’ouvrais les fenêtres, j’avais plein de moustiques car il faisait super humide, et il y avait plein de serpents! Mais j’ai retrouvé l’ambiance décrite par Mark Twain. J’ai rencontré une autre Amérique. Les américains blancs que j’ai rencontrés me disaient que cette Amérique là dans laquelle j’étais était la véritable Amérique et que l’Amérique côte Est ou côte Ouest, c’est pas l’Amérique!…

VIF : Avez-vous descendu le fleuve ?
MÉLANIE D. : Tout d’abord, dans ce périple, je m’attendais à des paysages incroyables et finalement,  j’étais face à des paysages qui me faisaient penser à la France, mais en beaucoup plus vastes et beaucoup plus sauvages. A ma grande déception, le Mississippi est quasiment inaccessible. Il est sujet à des débordements réguliers et de nombreuses digues sont construites le long du fleuve, du coup, il est difficile de le photographier.
Par ailleurs, j’avais envie de rencontrer les gens et donc de rester sur terre. Je m’étais fait un itinéraire et j’ai traversé plusieurs états et des villes évoquées par Mark Twain lorsqu’il était pilote de bateau.

VIF: Un de vos précédents sujet qui portait sur la prison de Saint Martin de Ré où vous avez photographié des détenus et des cellules s’appelle “6m2”. Comment passe-t-on de 6m2 aux grandioses espaces américains ?
MÉLANIE D. : Je ne sais pas s’il y a une cause et une conséquence. J’ai beaucoup hésité à montrer mon projet sur la prison, c’était mon véritable premier projet photographique de fin d’études aux Beaux Arts. C’était un sur l’Île de Ré et je suis née à la Rochelle. C’est une prison où sont incarcérées les plus longues peines de France. Ces prisonniers arrivaient en bateau. Il y a une histoire très lourde autour de ce lieu. C’est un lieu caché alors que l’Île de Ré est très touristique. 6m2 est donc la surface d’une cellule. Je pense que j’ai fait ce projet parce que je travaillais beaucoup pendant mes études sur la solitude et ce projet était l’aboutissement de cette recherche, qui fait aussi partie de ma personnalité. Alors, dans les grands espaces, il n’y a pas d’enfermement même si ces personnages que je photographie présentent un caractère très solitaire.

VIF : C’est une solitude que l’on peut retrouver dans vos cadres.
MÉLANIE D : Oui. Je ne recadre pas mes images donc je passe un temps infini à faire une image, surtout quand je suis sur pied.

s  VIF : Justement, parlons de vos images elles-mêmes : les couleurs et les contrastes sont denses. Est ce quelque chose que vous souhaitez conserver ou réfléchissez vous à une évolution ?
MÉLANIE D. : Non, c’est quelque chose que j’aime. C’est ce qui a rendu la chose difficile le long du Mississippi parce qiue j’avais un temps assez court de travail alors que j’aime ces moments entre le jour et la nuit, entre chien et loup parce que cela fait ressortir les couleurs, cela donne une ambiance, et parce que c’est le moment où je me sens le mieux dans la journée. J’adore les lumières du matin mais je me sens particulièrement bien quand la nuit tombe.

VIF : Dans vos projets à venir, pensez-vous repartir aux Etats-Unis ou souhaitez-vous rester en France comme vous l’avez indiqué par ailleurs ?
MÉLANIE D. : J’aimerais bien retravailler en France. J’avais un projet sur la forêt mais les contacts avec l’ONF font qu’il est en stand by pour l’instant. J’ai commencé à faire des images mais je ne sais pas si cela aboutira à une série. Je suis née au bord de la mer mais je suis de plus en plus attirée par la montagne et qui dit montagne dit forêts et je m’intéresse de plus en plus à ces paysage là en France.

VIF : Des projets qui mixeraient paysages et êtres humains ou feriez-vous sortir les êtres humains du cadre ?
Mélanie D. : Non. Je ne peux pas me passer de l’être humain. L’altérité est au cœur de mon travail. Je me vois difficilement faire une série sans être humain bien que j’en ai faite une dans l’Île de Ré qui s’appelle “Après la partie”. C’est une série que j’ai faite après la mort de ma mère parce que j’ai dispersé ses cendres dans la mer. Là, pour le coup, aucun personnage ne s’imposait…

VIF : Revenons au VIF. Comment l’avez-vous vécu, avant et après ?
Mélanie D. : J’en ai entendu parler au dernier moment par un ami photographe. Je ne m’attendais absolument pas à remporter le prix car j’avais l’impression que je n’étais pas du tout dans le même rapport à l’image que les autres photographes. J’avais l’impression d’être complètement à côté. Donc je ne m’attendais pas du tout à être sélectionnée encore moins à gagner ! Et après, quand on remporte un concours, ça fait un coup de boost même si j’ai décidé de ne pas vivre de ma photographie justement pour me laisser la liberté de faire ce que je veux et même si je ne suis pas non plus à la recherche de reconnaissance, ça fait vraiment plaisir ! Du coup, je me dis que ça touche des gens, qu’il y des personnes à qui mes images parlent, ça permet des rencontres. En plus, c’était la veille de mon départ pour le Mississippi, ça m’a beaucoup encouragée. Et puis j’ai hâte de passer de l’autre côté, dans les coulisses du Festival en faisant partie du jury. Je pense que ça va être une belle expérience aussi…

 

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Interview , réalisée par Sophie OSSEDAT

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Interview réalisée par Sophie OSSEDAT

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