par 23 Avr 2019ARTICLE

Avant l’apparition de la photographie culinaire, il existait déjà cette volonté d’immortaliser, de témoigner, de sublimer une abondance de nourriture. Les natures mortes, peintures réalistes en sont les héritières. Ces représentations visuelles de la nourriture se sont démocratisées. Aujourd’hui avec la tendance sur Instagram du #foodporn (association de « food », et « porn », est l’idée de susciter une envie intense du plat présenté), les foodies (c’est-à-dire les adeptes de gastronomie, qui partage leurs plats sur les réseaux sociaux) inondent la toile de ses nouveaux clichés.
Le foodporn transformation de la photographie culinaire ou meurtre d’une pratique artistique ?

Histoire de la photographie culinaire

Pour mieux comprendre la photographie et son engouement revenons tout d’abord sur sa définition. La photographie culinaire vise à réaliser des images attrayantes de nourriture. Elle se fonde entièrement sur les peintures de nature morte, dans la composition, dans l’histoire racontée, etc. Elle acquiert une légitimité artistique par cette base, et développe par la suite une véritable activité artistique. Son histoire et son développement sont intrinsèquement liés à celle de la peinture. Les peintures mortes étaient à l’origine, simple, c’est-à-dire une corbeille de fruits sur une table, puis au fur et à mesure elles se sont complexifiées pour arriver à l’abondance de nourriture représentée dans les peintures mortes Hollandaise. Le message passe de la contemplation au désir de succomber à un tel festin.

Joris van Son – Nature Morte

 

La photographie culinaire, c’est donc la volonté d’avoir une démarche artistique en prenant un objet aussi banal que puisse être un plat. Cette vision artistique articule tout le reste du processus de la photographie (aménagement, lumières, contraste, etc.).

Raconter une histoire que ce soit à travers un tableau ou bien une photographie est essentiel, pour solliciter l’imaginaire de la personne face à une image de nourriture. On veut déclencher une émotion face à la photographie, faire appel à tous les sens. Les cookies comme le moment de réconfort après une journée éreintante, ou comme le souvenir d’une grand-mère gâteau. Pour donner l’envie, il faut déstructurer ce qu’on a mis en place, c’est-à-dire, il faut donner de la vie à la photo. Les miettes d’un gâteau éparpillées ici et là, pour donner l’impression qu’on en a déjà mangé, et qui vous donnerons envie d’en prendre aussi, ou encore des morceaux sur une plaque de cuisson pour symboliser qu’ils viennent de sortir du four, tout chaud et fondant.
A travers la photo culinaire, on cherche à représenter la gourmandise. Ne pas sembler trop parfait, pour rester crédible, avec la règle des 3 couches pour donner de la profondeur (serviette, assiette, plat, par exemple), contrairement au tableau ou tout devait être parfait.

La clé de la photographie culinaire est de raconter une histoire, mais chaque histoire est unique par la « patte » du photographe et la recette photographiée. L’envie est au cœur de la photographie comme cela l’était pour les natures mortes, où montrer un goût, et surtout l’abondance de la nourriture était mise en valeur avec les peintres hollandais. La profusion, le goût et l’envie sont donc omniprésents pour la photographie culinaire. Le peintre comme le photographe jouent avec nos sens. Dans le monde de la publicité, c’est pour augmenter la force de vente, la photographie culinaire se situe à cheval entre l’art et la publicité.

Constamment présente dans nos vies la photographie culinaire se voit consacrer un festival international, depuis 2009, l’occasion pour les amateurs comme pour les professionnels de perfectionner leur savoir-faire et leur technique. Le dernier en date avait comme thématique la cuisine du bonheur en honneur à Paul Bocuse décédé récemment.

Aujourd’hui la photographie culinaire se transforme

La photographie culinaire n’est plus un simple passe-temps, mais un métier à part entière. Être photographe culinaire professionnel aujourd’hui signifie travailler avec des auteurs culinaires sur leurs prochains livres de cuisine, avec des chefs pour mettre en avant leurs restaurants. Il y a une visée publicitaire, marketing derrière chaque image, celle de donner envie de consommer, c’est-à-dire acheter le livre de cuisine, ou d’aller déjeuner dans le restaurant ou bien pour entrer dans des agences d’illustration culinaire, comme Sucré Salé, l’agence française.
Le photographe culinaire ne travaille pas seul, il est entouré généralement d’une équipe pendant les photoshoots en studio ou directement sur place. Un directeur artistique le chaperonne afin de respecter la vision artistique du chef ou de l’auteur. Un accessoiriste s’assure en permanence que le plat est sublimé à travers les accessoires (fourchettes, plats, etc.), mais aussi que la frite est toujours aussi dorée. Plus étonnant, un nouveau métier est apparu, le styliste culinaire. Le créateur du mouvement n’est pourtant qu’autre Marc Brétillot. Le styliste culinaire ou designer culinaire n’a pas de définition fixe pour l’heure. On peut, cependant, le définir comme étant un professionnel du design qui applique son savoir, son expertise à l’objet culinaire. Il fait un travail en amont, mais aussi au moment du photo shoot. C’est lui qui réfléchit à la mise en place de chaque élément présent sur la photographie, que ce soit des éléments comestibles ou bien tout autre élément du décor. L’ensemble de ses choix sont motivés par l’ambiance voulue, le message à transmettre. Tout acte est réfléchi, et influence la mise en place, de l’éclairage, le décor.
Sa démarche s’inscrit dans une vision esthétique pour satisfaire l’œil du client, mais aussi dans un processus gustatif pour constamment améliorer le goût. Ce métier prend de plus en plus de place dans la création d’un plat, il accompagne les chefs pour créer des environnements gustatifs. Son rôle est donc de marier les arts gustatifs, de la mode et du design afin de réaliser une expérience pluridimensionnelle (gustative, visuelle, olfactive, etc.) pour le client. Il a une vision globale.

Une émission télévisuelle Pâtisserie Fashion permet de mettre en avant cette nouvelle profession, et de se révéler pour certains candidats comme Zuhair Murad, Agnès b. et Gaspard Yurkievich.
Ce qui est photographié n’est pas forcément la réalité. La photographie culinaire est là pour donner envie. Pour cela, elle se doit d’être parfaite, appétissante. Certains photographes ont recours à des subterfuges afin de réaliser le parfait poulet grillé par exemple. Ils ont besoin d’un poulet cru recouvert de cirage noir-marron pour donner cet aspect grillé. Ou bien le lait, qui est remplacé par des produits capillaires. Ce qu’on voit n’est d’autres qu’une illusion, l’illusion d’une perfection culinaire. Ces subterfuges pour être toujours plus vu, liké sur les réseaux sociaux peuvent devenir de la publicité mensongère. Cette dernière souvent décriée par les consommateurs. Les consommateurs eux-mêmes photographes culinaires acteur de ce cercle vicieux où la perfection prend la place de la réalité.

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par Aline Vanzaghi

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